23 janvier 2012

Quand le roman feuilleton gagne la province : La Favorite de Bou-Amema de Louis Roumieux et les bagnes de l'édition montpelliéraine

          On croit que l'histoire est dite : il n'y a pas, en France, de grandes éditions littéraires en province à la fin du XIXe.
          Eh bien, quand  un pavé de 955 pages in 4°, envoyé  par Firmin et Cabirou frères, éditeurs à Montpellier vous tombe sur les pieds, il faut réviser ses convictions.
La Favorite de Bou-Amema. Demi-reliure montpelliéraine
               Il y a eu, à Montpellier-même, au moins deux romans-feuilletons de poids publiés au début des années 1880, et repris en livraisons pour former, in fine, de copieux bouquins reliés. Les noms d'Eugène Cormon, avec Les Deux orphelines, de Xavier de Montépin, auteur de La Porteuse de pain, ceux de Paul Féval, Ponson du Terrail, Michel Zévaco ou Gaston Leroux appartiennent à l'édition parisienne.
               Celui de Louis d'ARENE, c'est-à-dire Louis ROUMIEUX, appartient, pour cette aventure, à Montpellier.
                J'ignore si d'autres villes de France ont eu ce type de publication, mais je sais qu'à Montpellier, ces deux romans sont les seuls du genre. C'est du premier que je vais parler.
Frontispice de La Favorite de Bou-Amema . 1882

Titre du pavé paru en 1882 : La Favorite de Bou-Amema, roman historique par Louis d'Arène. Dessins par Adel-Mars. 
                Là, il faut décrypter.
                Bou-Amema est un chef rebelle algérien qui déclenche en 1881 une révolte dans le sud-oranais. Le roman est donc résolument d'actualité.
Bou-Amema séduit par Laetitia qui se baigne nue

                La BNF reste coîte sur Louis d'Arène et Adel-Mars. Tout comme, d'ailleurs sur le graveur A(lfred) Ruszler. Je ne sais rien de ce dernier, mais si la BNF lit ce blog, elle peut compléter ses notices et ses index.
                Adel-Mars s'identifie assez facilement. La plupart des dessins portent le monogramme EM, bien connue des languedociens comme la griffe d'Edouard MARSAL. Deux ou trois fois, la signature est d'ailleurs développée au fil du livre (par ex. p. 273). Edouard MARSAL est LE peintre-félibre de Montpellier où se déroule toute sa vie (1845-1929). Il est le fondateur de LA CAMPANA DE MAGALOUNA. Trop connu (de ceux qui veulent le connaître) pour figurer ici.
Edouard Marsal, félibre, Languedocien et Français. Une image de la France éternelle

               Je pourrais en dire autant de Louis d'Arène, pseudonyme de Louis ROUMIEUX (Nimes 1829-Marseille 1894). La vie de cet ami de Mistral, né le même jour que Théodore Aubanel, est lié au félibrige qu'il rejoint en premier et dont il sera majoral (Cigale de Nîmes). Anecdotiquement, sa fille est le 1ère à recevoir en France le prénom de Mireille en 1861. Ce prénom était inconnu avant la parution du livre de Mistral en 1859. Il a fallu toute l'autorité du Maître pour que le curé accepte cette soi-disant forme provençale de Marie jusques là inconnue. Les traditions ne remontent jamais loin.
               Louis Roumieux reste bien connu comme le boute entrain du félibrige. Sa Noço de guingoi, dont tous les participants, mariés, maire et curé compris sont boiteux, et son Maset de Mèste Roumiéu ont été aussi indispensables aux noces et banquets que... disons, la danse des canards de nos jours.
Louis ROUMIEUx : La Noço de Guingoi. Illustrée par Edouard Marsal. 1886.

                  Mais sa vraie vie est plus triste. Cette cigale a eu des sous, les a dépensés en chantant, et la faillite venue, s'est trouvé fort dépourvu. Je passe sur cette vie qui est connue. Avec juste une remarque qui le rattache encore mieux à ce blog. Roumieux, qui a été industriel, marchand de bois, vice-consul (Ah! Marguerite!) d'Espagne, porteur comme un sapin de 3 ou 4 décorations exotiques, journaliste, a commencé et fini sa vie comme correcteur d'imprimerie. Il a aussi dirigé d'importantes revues : Li Griseo , La Revue Méridionale,  Dominique et La Cigalo d'Or.
                 Un détail. Louis Roumieux habita rue Auguste Comte, et sa maison, démolie, a laissé la place à l'immeuble dans lequel j'écris ceci.

                 Mais revenons aux mystères de Bou-Amema.
                 A l'époque (1881-1882) où Roumieux écrivait La Favorite de Bou-Amema, il était correcteur au quotidien Le Petit Eclaireur, devenu Le Midi Républicain, imprimé par Firmin et Cabirou (l'éditeur du feuilleton). Il avait des horaires de travail compliqués. Il lui fallait quand même livrer 16 pages par semaine : les fascicules paraissaient le lundi et le jeudi. On ne s'étonnera donc pas du décalage entre le prospectus de souscription qui est un a-priori et la réalisation.
                 Voici ce qu'annonce le prospectus de l'édition parisienne (avec la 1ère livraison gratuite, alors que seules quelques pages sont écrites) :
                  L'intrigue de ce magnifique roman, toute palpitante d'intérêt, se déroule de nos jours; ses personnages, encore vivants pour la plupart, sont parfaitement reconnaissables. Aussi LA FAVORITE DE BOU-AMEMA est-elle appelée à un succès sans précédent dans l'histoire du feuilleton contemporain.
                  L'auteur a eu l'heureuse audace de dévoiler, le premier, les fourberies et les trahisons d'un homme occupant jadis les plus hautes positions, marqué maintenant pour toujours du sceau infamant de la honte. 
                 M. Louis d'Arène a su, en même temps, créer des héros sympathiques dont la vie vaillante et aventureuse fera naître les péripéties les plus émouvantes.
                 Les lecteurs verront dans cet ouvrage ce que peuvent deux femmes guidées par des passions contraires, l'amour et la haine : l'une poursuit sans cesse la réalisation de son idéal, et l'autre l'anéantissement et la ruine de son pays. 
Un peu aguichante, non.

                  Voici ce qu'en dit François Dezeuze (l'Escoutaïre), dans Saveurs et gaités du terroir montpelliérain. A la fin de sa bibliographie occitane de Roumieux, il ajoute : 
                  Nous n'y ferons pas figurer ses romans en francais : "La Main noire ou l'Espagne sanglante" et "La Favorite de Bou-Amema", qui seraient ses oeuvres les plus importantes si l'importance se mesurait au nombre de lignes. 
                  Roumieux écrivit ces feuilletons avec une désinvolture incroyable. Il lui arriva de faire jouer un rôle actif à tel personnage dont il avait décrit la mort quinze jours ou trois semaine auparavant... 
                  Ces romans paraissaient chaque huit jours en feuilletons à deux sous [en, fait la parution était bi-hebdomadaire]. Roumieux les écrivait au fur et à mesure, ne donnant jamais à l'avance le texte aux imprimeurs ...
                   Un jour, il bavardait avec des dames dont l'une portait une bague à pierre noire incrustée d'or.
                   Un jeune typo hors d'haleine arrive : "M'sieu Roumieux, M'sieu Roumieux, le feuilleton!...
                   -Le feuilleton?... ah, oui!... où en suis-je?
                   -Je ne sais pas, Monsieur Roumieux.
                   - Diable, diable! Mesdames, ne sauriez-vous pas où j'en suis?
                   - Nous ne savons pas, Monsieur Roumieux.
                  A ce moment, Roumieux remarque la bague. C'est un éclair, c'est l'inspiration. Il commence un nouveau chapitre, l'intitule "Le Taliman mystérieux", bacle huit pages sur ce thème, les remet au jeune typo... 
                 Ce chapitre de la bague noire existe bien, page 648, sous le titre "La Bague de bonheur". Ici, Dezeuze est exact (au titre près).
                 Par contre, une lecture assez superficielle des 950 pages de La Favorite ne me permet pas de confirmer que des personnages morts reviennent en scène. J'ai tendance à penser que comme toujours, Dezeuze embrouille merveilleusement tout en forçant l'anecdote. Mais je peux confirmer que l'intrigue avec sa trentaine de personnages agissant en Algérie, en Espagne, à Paris, au Mexique, et à Villerdiers (ville qui pourrait ressembler à Montpellier ET à Nîmes) est fort embrouillée.
Gla-gla...

                   Il faut noter que tout le début est un hymne dithyrambique à la République, enfin assurée en 1881. Or, Roumieux n'est pas connu pour être un farouche militant républicain. Mais n'oublions pas que le feuilleton inaugure la parution d'un journal politiquement engagé : Le Midi Républicain.
                  Au sujet des convictions politiques de Louis Roumieux, voici deux chansons.
                  La première, de 1871 ou 72 est dédiée au député royaliste du Gard Pierre (et non Louis) Numa Baragnon, qui sera ministre "ultra" du gouvernement Albert de Broglie. Elle a pour titre : Vivo Enri Cinq!
VIVO ENRI CINQ : chanson de Louis Roumieux, vers 1872.
                    La seconde, datée de 1881, c'est-à dire après la démission de Mac-Mahon et l'affirmation du régime républicain, s'appelle tout simplement : Vivo la Republico! La dédicace à Alphonse Roque-Ferrier fera sourire les occitanistes.

VIVO la REPUBLICO. Chanson de Louis Roumieux. 1881
Comment est composé et réalisé ce roman?
              Il m'a d'abord semblé que cette écriture au jour le jour était incompatible avec l'illustration qui ornait chaque livraison : il fallait à Marsal le temps de dessiner, à Ruszler celui de graver sur bois.
              MAIS le texte devait paraître, sans illustration, en feuilleton, au pied de la première page du quotidien et n'être repris en fascicule que quelques jours après.
              Une étude attentive du volume semble confirmer les dires de Dezeuze : les épisodes étaient écrits "à l'arrache". En effet, si les illustrations correspondent au texte dans les premières livraisons, un décalage entre "le son et l'image" se manifeste et s'accentue au fil des parutions. Ainsi, la gravure de la page 305 (39e livraison) illustre le texte de la page 230, celle de la page 321 (41e livr.) illustre la page 229, et la page 345 (44e livr.) correspond à la page 231. Ainsi la 29e livraison a donné lieu à au moins trois gravures, qui ne paraissent qu'entre 10 et 15 livraisons plus tard, soit un à deux mois après.
               Ce décalage entre texte et illustration devait avoir deux effets contraires. Il déroutait par la non coïncidence du texte et de l'image, mais il devait aussi jouer comme un "rappel des épisodes précédents".
En tout cas, il témoigne de l'impossibilité qu'avaient les illustrateurs d'exécuter les gravures entre l'écriture du chapitre et sa publication.
               Cette hypothèse est confirmée par la présentation de La Main noire ou l'Espagne sanglante. Ce texte paru en 1884, n'a pu être publié en feuilleton dans Le Midi républicain, le journal ayant disparu le 26 août 1882. Elle a donc été diffusée uniquement et directement en livraison. Or, ce roman de 774 p. est bien moins illustré, souvent avec des figures "passe-partout.
                Roumieux vit assez mal ce fardeau alimentaire. Il vient de se séparer de sa femme. Sa fille Anaïs a perdu son mari. Il a fait faillite et n'a plus un sou. Il est donc redevenu correcteur d'imprimerie pour 3000 F. par an.
                 Devenu forçat de l'écriture, il prend d'abord la chose avec philosophie.
Une influence de Manet?

Lettre 21 oct 81 à Léontine Goirand (la "Felibresso d'Arèno dont il porte le nom et les couleurs) :  
                Le succès de La Favorite va toujours croissant. Pour un roman écrit au jour le jour, sans qu'on me donne le temps de mettre mes brouillons au net, je n'en suis pas trop mécontent. De leur côté, les éditeurs en paraissent satisfaits puisqu'ils viennent de charger votre ami Louis d'Arène décrire, à partir du 28 octobre, un nouveau feuilleton pour le Midi Républicain. Il aura pour titre : La Sorcière du Pont-du-Gard. Quelle est l'intrigue? Quel est le plan? Je n'en sais rien encore.
               Mais Bou-Amema ne veut pas mourir et devient un boulet lourd à trainer.
               Invité en juillet 1882 à une fête de famille à Palavas par les frères HAMELIN, de l'Imprimerie Centrale du Midi, il compose une romance : Quinto regalo! Et là, au milieu de la fête, cette strophe :  
Sèmpre soul, me lagne
De me consumi;
Se, d'asard, m'en plagne
A quàuquis ami : 
"Vai! - chascun me crido-, 
Per t'apasima
As la Favourido
De Bou-Amema!
(Toujours seul, je me languis et me morfond. Si par hasard, je me plains à quelques amis : Allons donc! me crie chacun : Tu as La Favorite de Bou-Amema! )
Agréable chaleur féline

               Littéralement, il étouffe. Voici un ver daté aussi de juillet 1882 :
Bou-Amema me tèn dins soun estò de ferre!
(Bou-Amema me tient dans ses griffes de fer)
 ou encore, en septembre :
Bou-Amema dins soun burnous
Me sarro, me sarro, me sarro,
Bou-Amema dins soun burnous,
Me sarro coume dins un nous.
Nous veut dire : noeud. 
Quelque chose de Delacroix?

                   Autre lettre à Léontine Goiran :
                   Le terrible Bou-Amema m'a saisi dans ses griffes et pendant trois matinées et deux nuits entières, il m'a forcé à jeter sur de grands feuillets blancs je ne sais quelles folles idées... dont je n'avais pas idée!... Oui, Léontine, mon roman interminable (par ordre) ne me laisse pas une minute de répit, ni de repos, si ce n'est pour mes repas... Aussi, croyez-moi, j'en suis plus que repu et pour un rien je l'enverrai paître et repaître à tous les diables. Comme la vente de "La Favorite..." se maintient, les éditeurs veulent que je leur fournisse cent ou cent-dix livraisons, [il y en aura 120] au lieu de 80 pour lesquelles j'étais engagé. Me voyez-vous, sortant de mon plan général, me livrer à des invasions dans le domaine de la fantaisie et de l'impossible!... Ah! quel métier! et que la littérature... pour du pain est une triste chose.


               Ce lamento nous en dit long sur ces forçats de l'écriture qu'étaient, dans le milieu littéraire de la 2e moitié du 19e siècle, les nègres et les feuilletonnistes.
               Il y a eu aussi, à Montpellier et en Languedoc, des bagnes littéraires, comme ces bagnes de la peinture dont Lyon était, pour Baudelaire, le terrible exemple.


                Quelques mois après, dès le début de 1883, Louis Roumieux remet ça pour les 774 pages de
La Main noire ou l'Espagne sanglante roman historique et d'actualité , toujours chez Firmin et Cabirou, à Montpellier.
La Main noire ou l'Espagne sanglante roman historique et d'actualité par Louis Roumieux

Vous pouvez lire La Favorite de Bou-Amema sur Gallica : 
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57844275.r=louis+d%27arene.langFR.swf

1 commentaire:

Blin-Mioch Rose a dit…

Quel drôle de personnage ce Roumieux, il n'est peut-être pas ce qu'on aurait tendance à en penser...Merci pour le témoignage de l'amitié Roumieux- Léontine Lauriol Goirand Mathieu née à Nîmes et non à Alès et dont la vie est un roman...