11 août 2012

MOUNETTE et BERNARD GRASSET : l'incunable montpelliérain de 1908 aux origines des Editions Grasset

Mounette, d'Henry Rigal, le premier livre des éditions Grasset
          Si on croyait le site des Editions Grasset (http://www.grasset.fr/historique/hist_fr.htm), l'éditeur serait né à Montpellier. En fait, c'est à Chambéry, le 6 mars 1881 qu'est né Bernard Grasset.
          Si on croyait Jean Bothorel, son biographe (de Grasset), Mounette serait une grisette du Quartier latin. En fait, c'est sur l'Esplanade de Montpellier qu'Henry Rigal la rencontre :
          C'était en octobre, je me le rappelle.
          Un soleil usé faisait sa promenade d'adieux, peut-être, dans le vaste jardin recueilli où quelques fleurs, sentimentales affligées, allaient mourir de regret, roses pâles et chrysanthèmes poitrinaires. 
           Je vous regardais, petite fille jolie...
          ... Je me souviens aussi que le matin suivant, tu te réveillas dans mon lit qui sentait bon l'amour...
          Tout un livre de 92 pages tient entre ces quelques phrases qui le débutent.
[Choeur : De quoi il parle? Qui est Mounette ? Qui est Rigal? Pourquoi Grasset? ]
          Je devins éditeur parce que Henry Rigal avait besoin d'un éditeur [pour sa Mounette] qu'il n'en connaissait pas, et moi pas davantage.
          Voilà, vous avez compris. Bernard Grasset s'est fait éditeur pour éditer Mounette, le roman (?) d'Henry Rigal.
          Ils s'étaient connus à Montpellier. C'est le berceau de la famille Grasset et quand le père de Bernard meurt, en 1896, la famille y revient, chez l'oncle, le Professeur Grasset, monumental comme une avenue. Bernard fait son droit : il est avocat à 21 ans (c'est un surdoué) et s'ennuie. Il fréquente des écrivains. Il croit à la littérature sans la pratiquer. Sa mère meurt en 1906, il hérite un peu, file à Paris et se fait éditeur pour les beaux yeux de Mounette.
Bernard Grasset en 1905, à 24 ans
           Pour Henry Rigal, c'est plus compliqué. Bothorel le dit quinquagénaire en 1907. Or, quinqua, il ne le fut jamais. Né à Pignan (Hérault) en 1883, il y meurt en 1914, à 31 ans. Ceux qui en parlent semblent avoir un boeuf sur la plume : on sent qu'ils se retiennent d'en dire du mal. Ils évitent le sujet de façon fort agaçante. On se dit qu'il a du en arnaquer plus d'un. Financièrement ou intellectuellement.
          Dans Mounette (p. 74 ) : Je travaille, - car moi aussi je gagne mon pain à la sueur de ma plume, - assis à ce bureau. Ça, ça a l'air vrai ! La preuve :
          En 1901, à 18 ans, il crée avec Ernest Gaubert, Marius Labarre, Marc Varenne et Pierre Hortala (notez que tous ceux-là seront dans la bande à Grasset) la revue Titan à Béziers. A 20 ans, il a déjà deux recueils  son actif : Une syrinx aux lèvres et Sur un mode saphique.
          En 1908, il publie chez Ollendorff (Paris) une Anthologie des poètes du Midi
          En 1910, sa pièce La Bonne saison, écrite en collaboration avec Sam Carasso est jouée au Théâtre Molière de Paris, et Le Miracle, en collaboration avec Périlhon est acceptée au Théatre AntoineLa même année, les éditions Nef (Nouvelles Editions françaises) publient son roman  Le Chasseur de Rossignol et les Histoires fantasques et déconcertantes, écrites avec André Tudesq.
          Si on ajoute Le Laurier et les Roses, poèmes (212 p.) paru en 1909 chez Grasset (ils ne sont donc pas fâchés), ça fait au moins (il m'en a échappé, sans doute) 9 oeuvres publiées. Plus des dizaines et des dizaines de publications en revues, les dernières en 1912. Je rappelle qu'il meurt en 1914 à 31 ans.
Le Laurier et les Roses d'Henry Rigal, chez Grasset

          Voilà presque tout ce que je sais sur Henry Rigal.
          Et qu'il était terriblement frileux.  Lisez la préface de Mounette
            O Seigneur, je ne suis qu'un enfant brun et presque imberbe, aux yeux vifs, aux lèvres souriantes, frileux et de taille moyenne, que vous avez jeté sur une des cinq parties de ce monde parmi des hommes inconnus, des femmes aimables et des fleurs qui sentent bon à certaines saisons.
           Certes, je vous loue de toutes mes forces, de la présence de ces femmes et de ces fleurs, mais sans vous mentir, laissez-moi trouver ridicule et gênant cet encombrement ici d'hommes ordinaires et d'hommes de lettres.
           Il y en a tant que pour m'avoir ajouté à ce nombre, il fallait que vous me destiniez à une existence glorieuse : C'est pourquoi je viens d'écrire ce petit livre qui est un chef d'oeuvre.
          J'en écrirai de nouveaux assurément, pour continuer à vous faire plaisir, qui seront aussi des chefs d'oeuvre.
          Mais en récompense, ô Seigneur, quand ma tâche sera terminée ici bas et quand je me présenterai devant vous, pour le jugement dernier, tout nu, faites d'abord que ce soit à l'été afin que j'aie moins froid; puis encore, puisque vous paraissez avoir du goût pour la littérature, reconnaissez parmi la foule, à ses regards pénétrants, au pli spirituel de sa bouche, l'auteur de Mounette, et d'autres romans à cette heure en préparation, et faites-lui, je vous en prie, une place agréable, en votre paradis, en compagnie des Henri Heine, Jules Laforgue, Jean de Tinan, Tristan Bernard, Mark Twain, Maurice Donnay, Henry Bataille, Franc-Nohain, Georges Courteline, Jules Renard, Anatole France et de quelques autres que j'oublie, afin que je ne m'ennuie jamais durant toute votre sainte éternité.
          
          Et de Mounette? Que dire?

          C'est  sensé être un roman. Mais ça n'a que 92 pages. Il n'y a pas d'histoire. Il y a cinq noms de fleurs par page. Même Mounette elle-même est assez transparente. Belle et souvent nue.  
          Le cerveau de Mounette est simple, construit avec méthode et régularité. ... Petite enfant heureuse et charmante, innocente et câline, naïve et sans fièvres, amoureuse d'amour. A Noël, Mounette va visiter ses grands parents : ils habitent un village voisin de notre ville. Elle prend le train d'intérêt local, sans doute à la gare Chaptal de Montpellier. Ils la trouveront bien changée avec ses bottines élégantes et fines...
          Ce qui rend Rigal moins sympathique, c'est qu'on voit bien qu'il la trouve un peu bête. Il ergote, compare, discute, calcule :  
          Je l'aime beaucoup moins que moi-même, mais bien plus que toutes les autres. Elle n'est pas la moitié de mon âme, à coup sûr, mais elle en est une certaine partie.
          On était prêt à suivre Rigal dans sa bluette, on rechigne à chercher quelle partie de son âme précieuse est occupée par Mounette.
          J'oubliais. Comme Mounette n'occupe pas toute la place, le livre est entrelardé de petits chapitres de pensées et maximes et de proses à la Jules Renard sur les saisons, le chemin de fer d'intérêt local, les chevaux, le coq et les dindes...
         Avec tout ça, Bernard Grasset n'aurait vendu que 2 ou 300 exemplaires.
         Mais il était devenu éditeur.

         Votre oeil perçant a tout de suite vu (ne dites pas non) que son adresse avait changé. Entre Mounette  (1908) et Le Laurier et les Roses  (1909), la chambre bureau des Editions Nouvelles, 49 rue Gay-Lussac est devenue un trois pièces sur cour au rez-de-chaussée du 7 rue Corneille qui abrite Les Editions Bernard Grasset.
         Ce n'est que le 4 mai 1910 que les éditions Grasset s'installent rue des Saints-Pères,  où elles sont encore. On peut donc dire que les volumes portant les adresses de la rue Gay-Lussac ou de la rue Corneille sont les incunables de Grasset.
          Le logo aussi a changé avec la raison sociale.
          C'est que la clique languedocienne des amis écrivains a été mise en coupe réglée. Aidé du montpelliérain Louis Brun (qui sera assassiné par sa femme en août 1939), il a battu le rappel. Henri Mazel, Jean Carrère, Pierre Grasset (le cousin, fils de l'oncle Joseph), Paul Vigné d'Octon, Célestin Pontier, Marius Labarre, Pierre Jalabert, Achille Maffre de Beaugé, Kuhnholtz-Lordat (on y reviendra, sur celui-là), Ernest Gaubert, Jean Amade (le père de Louis), Louis Payen et Gabriel Boissy (les fondateurs des chorégies d'Orange) et d'autres, tous de Montpellier ou peu s'en manque, tous édités à prix d'ami, sont venus étoffer le catalogue, l'écurie... Et bientôt Valéry, Chamson et Delteil ...

Célestin Pontier est mort à 29 ans après la publication des Pourpres
          Pas que des languedociens dans ce catalogue, mais ils en sont l'immense majorité.

          Reste à parler de l'exemplaire photographié ici.
          Il fait partie d'une série à reliure uniforme, avec un dos toile olive, orné d'un fleuron d'or et d'une pièce de titre. Les plats en papier marbré, finalement, sobre et avec une certaine élégance.
            Les gardes, elles aussi soignées, nous apprennent le nom du relieur-doreur : Albert VALAT, qui s'est établi à Montpellier en 1900 1 rue Cambacérès (près de la Préfecture et des universités) et y restera jusqu'en 1954, quand Vaillant le remplacera jusqu'en 1979.
          Celui qui faisait relier toute la littérature contemporaine sur ce modèle, c'est Albert SIGNORET. Il fréquente depuis longtemps les écrivains locaux, à Béziers et Montpellier. En 1898, il a participé à la création d'une revue L'Aube méridionale qui, comme par hasard, publie  tous les auteurs publiés par Grasset dans ses premières années, Rigal compris. Aucun n'y manque de la liste donnée ci-dessus, si bien qu'on pourrait voir dans L'Aube méridionale la préfiguration du catalogue des Editions Grasset.
          En 1908, il est adjoint au maire (radical) de Béziers. Il sera maire lui-même de 1913 à 1919, avec, comme adjoint, Antoine Moulin, le père de Jean Moulin.
          Il ne cessera jamais de s'intéresser à la littérature, et sa bibliothèque contiendra des dédicaces de tous les grands noms (Gide, Louys, Valéry,  qu'il a connu à Montpellier, entre autres.)
          Pour le moment, ce n'est pas Rigal qui lui envoie le livre, mais Bernard Grasset lui-même.
          Une des toutes premières dédicaces de l'éditeur ! 

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Les histoires ne peuvent s'écrire sur des approximations!Mais hélas c'est ce qui arrive très souvent_
Joli récit qui restitue une ambiance et des vérités!