9 octobre 2011

Bédarieux en folie au 18e siècle : un factum burlesque et hilarant

            Un factum est une brochure publiée au cours d'un procès pour défendre une des parties. Beaumarchais en a fait un genre littéraire grâce à ses démêles avec Kornmann.
Les factums sont généralement amphigouriques et rebutants, ce qui fait qu'ils sont largement sous-exploités par les historiens.
En voici pourtant un qui déclenche le sourire, voire le rire à chaque ligne. 
Ne nous en privons pas.
Bédarieux (Hérault) : Factum
L'histoire se passe à Bédarieux, dans l'Hérault, vers 1775 
Poussés à bout, les consuls se lâchent et déballent toutes les humiliations subies depuis des lustres à cause d'un petit juge local, le viguier Escalle.
Guillaume Escalle, quoique protestant, est l'ami et le protégé de l'abbé de Villemagne, seigneur justicier de Bédarieux. Il a été nommé consul vers 1765 dans des circonstances si bizarres que son élection a été cassée. Dès lors, sa vie se résume à sa consulophobie. 
Mais laissons dérouler le récit des consuls, par la voix de leur avocat Bessière :
* Escalle a la grosse tête :
Tel est le prestige de plusieurs qui sortent de la vie privée pour être admis dans le sanctuaire de la justice : ils confondent le faste avec la dignité; ils affectent en toute occasion de faire sentir la supériorité de leur état; tout, jusqu'à leur accueil, leur paraît devoir changer; ils imaginent que l'extérieur brillant est le véritable apanage des fonctions publiques…
*  Un nouveau Robinson Crusoe :
Bien moins par ambition que par légèreté, il entreprit le voyage de l’Amérique [que faire en Amérique, sinon s’enrichir? on sent bien que les Consuls ne comprendraient pas Châteaubriant].
S’il faut l’en croire, il échoua dans une Isle déserte où il fut réduit pendant dix neuf jours [c’est exactement 28 ans et 2 mois de moins que Robinson, qui est de 1719 en anglais et de 1720 en français] à appaiser sa faim avec des oiseaux qui se laissoient prendre à son gré [les chasseurs bédariciens savent que les grives ne tombent pas toutes rôties]  et sa soif avec leur sang, nouvelle espèce de boisson dont on lui doit la découverte [les consuls n'aiment pas les buveurs de sang]. 
Ramené par un Vaisseau que la providence lui ménagea, il revint dans sa patrie sans gloire comme sans profit. 
Il manquait à ce nouveau chrisologue d’endosser la robe d’Avocat… mais comme on n’acquiert point avec le titre d’avocat les talens nécessaires pour en exercer la profession, la pénurie de Clients l’engagea bien-tôt à solliciter la Viguerie, autant pour se venger du public qui lui reffusoit sa confiance que pour supplanter M. Pujol  son ancien ami qui avoit eu le malheur de lui déplaire. 
Les circonstances favorisèrent le succès de ce prétendant : la Seigneurie de Bédarrieux venoit d’être acquise à vil prix par un homme de la même religion qu’il professoit [l'abbé de Villemagne avait vendu sa seigneurie à un protestant] ; Il fut choisi pour Viguier sans étude comme sans expérience.
* Premières décisions scabreuses du nouveau Viguier :
Réveille avoit tué le père de sa maîtresse d’un coup de couteau, parce qu’il l’avoit battue, l’ayant trouvée avec lui contre sa défense … La procédure fut cassée [par Escale]… L’assassin a resté libre et impoursuivi. 
Rascol, cuisinier du Seigneur de Bédarrieux alors régnant avoit entrepris de donner un soufflet à une jeune fille, cousine germaine du sieur Charles Martel,  marchand fabricant.  Le délit étoit constaté par la Procédure, Me Escale la cassa sous la subtile distinction de feuille ou de feuillet [un vice de forme]. 
La conviction [culpabilité] de Vidal qui avoit tué Calmette étoit parfaite. Il ne fut décrété que d’ajournement personnel… 
Enfin les Officiers Municipaux furent frappés… de la mauvaise administration de la Justice, de la vente de la Seigneurie en faveur d’un Protestant, et de la nomination d’un Juge de la même Secte.  De plus, la suppression des Mairies donne entrée au chef de Justice dans les Assemblées de la Communauté [Enfin le morceau est laché : le Viguier protestant (et le seigneur) mettent le Consulat catholique sous leur coupe]
* Les consuls gagnent la 1ère manche :
Le 6 juin 1765… ils virent avec douleur la Religion Catholique… en danger d'être asservie à la Religion Protestante. Pour cela ils exhument la déclaration du Roi du 12 mai 1724 et les Ordonnances concernant la religion à Bédarrieux du 25 mars 1657, ainsi que l’Ordonnance de l'Intendant Barnage du 21 avril 1731. Conséquence : l'acquéreur de la seigneurie se désiste de ses droits de Justice qui retournent à l'Abbé de Villemagne. Le Viguier est démis de sa charge. M. Pujol est rétabli Juge.
* Escale, redevenu avocat, jette feu et flammes :
Certains Fabriquans se plaignaient des sieurs Fabregat au sujet de la teinture de leurs draps, Me Escale mendia l'avantage de faire valoir leurs plaintes… Il n'est point d'injure, point de calomnie qu'il ne vomit dans une Requête imprimée qu'il affecta de répandre à plaines mains… [mais il est désavoué par ses clients eux-mêmes qui trouvent que ça va trop loin]. 
En 1769, alors que Lasteules est premier Consul, la plainte du chapelier Sénaux au sujet de sa Capitation dégénère en attaques directes contre le Consul. Cette fois-ci, c’est Sénaux qui doit des excuses publiques ordonnées par l’Intendant. 
Enfin, Escale part s’établir à Béziers. Il s’y marie à une demoiselle qui sçait allier des grâces naturelles à la douceur d’un caractère heureux et sur-tout à une vertu solide. Le divorce est inévitable : Me Escale devint insuportable ; l’Epouse vraiment Catholique [lui ne l’est toujours pas devenu] le congédia, et il fut réduit à rejoindre sa patrie.
*  Retour funeste pour la Ville de Bédarrieux !
A cette époque, Me Pujol ayant fixé son séjour à Castres, la place de Viguier fut de nouveau l'objet de l'ambition de Me Escale ; il parvint à la satisfaire à la faveur d'un Certificat de Catholicité qu'il extorqua du Curé [beaucoup moins méfiant que les consuls, tout comme le curé de Béziers qui avait célébré le mariage, ou le seigneur-abbé de Villemagne. Dans leur croisade religieuse, les consuls ne sont pas suivis par l’Eglise].
Guillaume Escalle viguier de Bédarieux
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* L'apothéose baroque
Pour Noël 1768, les consuls obtiennent le droit de porter robe rouge et hermine. On installe  un banc d'apparat dans le chœur pour l’étalage que les Consuls devoient y faire des robes rouges que le Roi leur avoit accordées. 
Premier acte du nouveau Juge : un acte judiciaire sommant les Consuls de reculer leur Banc pour faire place à celui qu’il vouloit y mettre pour les Officiers de la Juridiction.. 
Pour détourner les yeux du public de ce spectacle nouveau, Escale provoque une scène risible d’autant plus choquante qu’elle a lieu le jour de Noël.
Là, il faut tout citer :
Me Escale n’ayant qu’une robe d’Avocat [témoin de la misère des fonctionnaires dans les zones rurales face aux consuls marchands et industriels] en décora l’Huissier, qu’il arma en même temps d’une baguette. Il endossa à son tour un manteau  d’Abbé : deux voiles de femme fort amples formèrent une cravate immense, terminée par deux grands nœuds qui descendoient presque au genou ; l’habit et le chapeau répondoient à l’élégance de sa parure ; et il eut soin de préparer dans une glace fidelle le maintien et la marche qui devoient en relever l’éclat.
             Ainsi harnaché, ce juge se rendit gravement à l’Eglise le jour de Noël, précédé de l’Huissier et de sa baguette, pour y occuper un prie-dieu couvert d’un tapis jaune, assorti d’un large carreau [coussin], et un grand fauteuil  de même couleur, où il se donna en représentation : … son affublement et la nouvelle décoration de l’Huissier attirèrent tous les regards ; ils ne pouvoient qu'éclipser par leur bizarrerie les robes rouges des Consuls  et ça, ça ne se pardonne pas.
           Une ordonnance du Sénéchal de Béziers du 3 juin 1769 interdit (trop tard) fauteuil et prie-dieu au Viguier et lui enjoint d’aller en habit décent.
           Le Noël suivant, c’est lors de la séance du Conseil renforcé qu’un nouvel incident oppose le Viguier au Sieur d’Abbes de Cabrerolles, conseiller politique… La scène fut si vive que toute l’Assemblée déserta [de crainte ou de mépris ?]  Encore une fois, le Parlement, le 23 mars 1770 obligera le Viguier à des excuses publiques. 
           Toute la municipalité est déstabilisée : personne ne veut plus prendre le risque de se faire élire : L’élection des Consuls, qui devoit se faire le premier janvier 1769 fut suspendue ; personne ne vouloit s’assembler. Les Officiers municipaux qui se trouvoient en place refusoient de continuer leurs fonctions. C’etoit assez pour les Citoyens de consacrer leur temps aux affaires publiques, sans être exposés à des discutions particulières vis-à-vis d’un Juge aussi révolté.  Cependant l’élection fut faite par la suite, pour faire cesser le désordre qui résultoit du défaut des Consuls.
           Comme le viguier doit recevoir les serments, il exige que la cérémonie se passe chez lui. Refus des consuls, qui ont gain de cause auprès du sénéchal. Quant à Fabrégat, élu premier consul en 1770, il refuse carrément de prêter serment et de faire aucune des fonctions de consul.
           En 1771, les électeurs pensent tourner la difficulté en nommant premier consul Me Benoît Escale, cousin du viguier. Ce fut une année calme.
             Mais cette paix ne fut pas durable. En 1772, les suffrages tombèrent sur le sieur de Lasteules pour le premier chaperon. Quoiqu’il fût un des plus capables de résister aux entreprises du Viguier, il suivit l’exemple du sieur Fabregat par les mêmes motifs. Ses collègues ne furent pas moins timides, et la Ville resta sans Consuls pendant près d’un an. 
             Cette carence des consuls laisse le champ libre à Escale :  
            En 1769, le même Officier donna(ordre) à la jeunesse pour l’accompagner à l’Eglise le jour de la fête locale avec les Violons. Fut-il plus flatté de la gloire de se montrer en spectacle à toute la Ville en affectant dans sa marche une gravité et une lenteur également risibles, que du plaisir d’entendre le son harmonieux des Instrumens ? (M. Escale est tout, du moins il veut l’être, Avocat, Littérateur, Politique, Musicien, joueur de Flutte)... Un appareil aussi pompeux que nouveau occasionna des indécences dans l’Eglise, et une querelle sérieuse entre les jeunes gens Catholiques, ceux faisant profession de la Religion prétendue réformée, et les gens Mariés. … Les trois chefs de l’escorte furent conduits aux prisons de Béziers où ils restèrent quinze jours Sans doute plus pour les bagarres que pour avoir escorté le juge. On se demande par ailleurs si les jeunes Protestants étaient dans l’Eglise. La phrase est volontairement ambiguë.
              Les consuls font à cette occasion preuve d'une mauvaise foi certaine : les Loix publiques du Royaume défendent d’ailleurs les danses, que les Violons annoncent… Ils invoquent même là dessus les Pères de l’Eglise. Or, ils semblent n'avoir jamais interdit les danses (heureusement).
* Un dernier événement va relancer l’histoire (les histoires, plutôt).
Me Escale obtint au Sénéchal de Béziers le 27 janvier de ladite année 1772 une Sentence qui ordonne :
1)   Qu’il sera invité aux feux de joye
2)    Que le jour de la fête du lieu, les Consuls, accompagnés de la Jeunesse et des Violons, iront le prendre avec la livrée Consulaire dans sa maison pour aller tous ensemble à l’Eglise.
3)   Qu’ils lui communiqueront en l’absence du Seigneur les ordres supérieurs concernant l’administration de la Police [est-il  vraiment extraordinaire qu’un Juge puisse connaître les lois?]
4)   Les Consuls sont condamnés aux trois quarts des dépens.
            Or, Le Sénéchal étoit notoirement incompétent pour connoitre de pareilles contestations que l’Intendant avait décidé de renvoyer au Conseil. En conséquence, le Syndic général de la Province poursuivit un arrêt  du Conseil du 7 août 1772 revêtu de Lettres-Patentes qui déclare nulle et comme non avenue la Sentence du Sénéchal de Béziers [beau conflit de juridictions], et ordonne que titres et mémoires seront remis à M. de Saint-Priest (l'Intendant du Languedoc) pour sur son avis être par Sa Majesté ordonné ce qu’il appartiendra, avec défenses aux parties de se pourvoir ailleurs… L’affaire remonte donc jusqu'au Roi.
            Le Juge lui-même a attendu huit mois pour rédiger son mémoire qui fait opposition au Syndic de la Province. C’est à ce mémoire que les Consuls répondent dans notre factum.
Le résultat de ce procès dépasse la compétence de l'amateur de factums.
 

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