27 octobre 2011

Le diable punit les voleurs de livres ! Un ex libris Audois

           Pas de discours ce soir.
           Juste un ex libris prélevé il y a longtemps sur un livre tellement abîmé et si pourri de champignons que je n'ai pu le garder. Emouvante page de garde d'un livre sans intérêt.
Ex libris de Paul Pons de Ginestas (Aude)
          Je retranscris :
          Ce livre appartien à paul pons de Ginestas. Celui qui me le trouvera me le rendra otrement le bon Dieu le punira si le v[e]ut pas rendre le diable l'emportera sur la corde et criera misericorde la corde ce casera lame sera sauve. tric trac moun conte es a cabat . 
          Fait à Ginestas le 9 janvier 1818, 
                                                                    Paul Pons marechal à [de] forge. 
 Deux mots pourtant :
          Ginestas est une commune de l'Aude, celle-là même où est installée la Librairie du Somail.

          Finalement, Paul Pons ne veut pas la mort du pêcheur, puisque la corde de la potence du diable se casse et que l'âme est sauvée. D'ailleurs, le maréchal se sent peut-être un peu responsable, puisqu'il laisse traîner ses livres un peu partout.
          Enfin, cet ex-libris comminatoire est bâti sur le modèle des comptines occitanes, et finit comme tous les contes occitans par :  Et tric et trac, moun conte es acabat (mon conte est achevé, qui est le pendant de l'incipit français Il était une fois. )
          Lo mèu tanben, de conte, es acabat. Bona nuoch !

Aux Ennemis du Tombeau : voici l'Eau vulnéraire cosmétique de Montpellier !

          Si vous aviez comme moi en main cet AVIS POUR LA SANTE, vous seriez étonné de sa texture. Le mot chiffon s'impose. C'est bien une feuille imprimée sur papier, mais au toucher, ça ressemble à du tissu, de la feutrine, peut-être, et les bords évoquent à l'oeil des ourlets de torchons décousus...
Aux ennemis du Tombeau
         Même le typographe semble avoir eu du mal à coller de l'encre sur ce support!
         C'est que ce torchon doit circuler de mains en mains, qu'on devine souvent caleuses. 
         Sans compter que, malgré l'affirmation du premier paragraphe disant qu'il a fait apposer son nom sur tous ses produits, celui qui s'obstine à se designer comme Votre serviteur reste pour nous anonyme. Il est peut-être Suisse, puisqu'il le dit, mais allez savoir.
         Ce tract a pu servir à une armée d'herboristes - dentistes colporteurs!!  (tellement polymorphes et ubiquistes qu'on ne sait ni leur nom ni où ils logent).

         Vue la qualité de la langue, sa réelle modernité, son souci de l'orthographe, je crois qu'on peut dater cette publicité du milieu du XVIIIe siècle.  
Publicité d'herboriste-dentiste au XVIIIe siècle
         La suite des idées développées est aussi froissée que le prospectus. Je cite :
Il consulte les urines, et par leur sédiment, il connît (sic) toutes les différentes maladies qui affligent l'humanité à tout âge, maladies internes et externes.
Les consultations d'urines sont de 24 sous. Il extrait les Dents avec dextérité.
C'est pourquoi [il ne faut pas avoir peur du vertige pour voir là la conséquence de ce qui précède] l'admirable subordination qu'il y a entre tous les hommes les rend également nécessaires les uns aux autres, et différentes inclinations les portent à embrasser les uns le parti de Mars, d'autres celui de Thémis; les uns suivent Apollon les autres Esculape.  
         Tout ça pour en arriver à : Heureux sont les mortels dans le siècle où nous sommes! Votre Serviteur, avec ses Plantes, soulage les hommes... 


         Et comme soulageur de maux, notre homme se pose un peu là! Il attaque bravement les maladies des yeux, les hernies et descentes de boyaux (homme ou femme), écrouelles, fistules, ulcères des jambes, sans compter la teigne, le mal caduc (épilepsie), les maux vénériens , les hydropisies, les maux de poitrine et d'estomac, les faiblesses, les coliques, le flux de sang ou diarrhée, FUT-IL DE SIX ANS! La surdité, les maux de coeur, d'estomac, les reins, la vessie, la matrice et le poulmon, la goutte et les rhumatismes, les syncopes, les érésipèles, et, pour couronner le tout, les vapeurs hypocondriaques ! 
Le Thé vulnéraire Suisse, panacée universelle



         Et ça continue sans fin
Eau vulnéraire cosmétique de Montpellier



         Pas sectaire puisqu'il s'attaque aussi bien aux fraicheurs tombant sur l'estomac qu'aux chaleurs d'estomac. 
         Et comme tout peut arriver, il s'occupe aussi des conséquences de la chûte d'un arbre ou d'un bâtiment! 
         
         Mais, me direz-vous, que fait ce machin chez le Bibliophile languedocien? Eh bien, d'une part, le cher bibliophile a les idées touche-à-tout, d'autre part, un des clous du spectacle (car on n'imagine pas ce prospectus sans le baratin qui va avec), c'est : [roulement de tambour]
L'EAU VULNERAIRE COSMETIQUE DE MONTPELLIER 
Eau vulnéraire cosmétique de Montpellier

         C'est une manière charmante de compléter le Thé vulnéraire Suisse. Bien sûr, elle marche avec entrain sur les plates-bandes de ce dernier en guérissant les mêmes maladies (l'estomac, vous dis-je!). Mais elle a quelque chose en plus : Ni les brûlures, ni les plaies d'armes à feu (à condition d'en retirer les corps étrangers), ni les coupures de toutes espèces, ni même les rhumatismes, les acouphèmes et les maux de dents ne lui résistent.
          Ne me demandez pas la composition de cette Eau. C'est un secret qu'on ne m'a pas transmis.     Certains disent que ce n'est autre chose que l'esprit et le sel alkaly volatile des coques d'araignées mêmées avec de l'essence de canelle, de castou (?) ou de rhie (?) . Les autres, plus modestes, parlent d'esprit de vin et de fleur de romarin. 
         Le prospectus se termine en happy end : le mariage de L'Eau de Montpellier avec le Thé de Suisse : 
Pour les maux de coeur, les vomissements et chaleurs d'estomac [Ah, le coquin!], on en prend une cuillerée dans un verre d'infusion de Thé fait avec les Vulnéraires Suisses, trois fois le jour. 
    


18 octobre 2011

Mobilité des typographes de Montpellier vers 1870

De Charles Pagès, je ne saurais rien s'il n'y avait ce petit livret de 1878 constatant son admission dans l'UNION TYPOGRAPHIQUE DE MONTPELLIER, puis son départ en octobre 1880.

Livret de typographe à Montpellier

Charles Pagès typographe

L'Union typographique de Montpellier a été fondée en 1870.
Union typographique de Montpellier
Ses buts sont multiples : Créer une corporation (on n'ose dire syndicat) ; Secourir ses membres en cas de maladie ;  Trouver un travail aux membres qui n'en ont pas ; Secourir les typographes de passage dans la ville ; "Maintenir, par des moyens légaux, les prix fixés par la Société pour les différents travaux typographiques". 
Statuts de l'Union typographique
Au passage, nous apprenons qu'il existe d'autres Sociétés similaires dans toute la France.
Les 21 pages d'articles de ces statuts ne sont que les détails de la mise en œuvre de ces objectifs. Il n'y est jamais parlé du travail pratique de ces ouvriers typographes.
Mais, in fine, se trouve deux listes aux enseignements fort curieux.
La première est la liste des membres fondateurs, en 1870. Elle comporte 71 noms. 10 d'entre eux, précédés d'un*, "ont été exclus pour diverses raisons". 15 autres membres sont décédés, ce qui est, en 8 ans, une effrayante proportion. 15 sur 71, c'est quand même beaucoup. 
Membres fondateurs de l'Union typographique

La seconde liste est celle des membres au 1 janvier 1878.
Le nombre total a très peu changé, il est de 70, au lieu de 71. On peut donc penser que ce chiffre représente le nombre total d'ouvriers typographes employés dans les diverses imprimeries montpelliéraines.
Ouvriers, et non maîtres imprimeurs. En effet, deux des membres fondateurs, Emile CABIROU et Gustave FIRMIN ont franchi le pas : le 12 janvier 1875, ils se sont unis pour fonder, 7 boulevard de la Comédie, l'imprimerie FIRMIN et CABIROU. Ils disparaissent donc des listes d'ouvriers. 
En fait, de la première liste, celle des fondateurs, 23 noms seulement se retrouvent sur celle de 1878. Calcul facile : 71 moins les 10 exclus, les 15 morts et les deux "patronisés" ça veut dire que 23 membres ont quitté la ville ou le métier en 8 ans.
Ça veut dire aussi que pour remplacer ces départs et décès, 47 nouveaux ouvriers sont arrivés dans les imprimeries de Montpellier
Typographes de Montpellier en 1878

Donc, en 1878, 67% des ouvriers typographes de Montpellier ne l'étaient pas en 1870. Soit ils l'étaient ailleurs, soit ils faisaient autre chose, ou rien.
Or, la formation d'un ouvrier aussi spécialisé qu'un typographe prend des mois, sinon des années...
Ça fait réfléchir sur l'extraordinaire mobilité de la classe ouvrière au lendemain de la Commune !

13 octobre 2011

Hommage au Bibliomane Moderne : la Bibliothèque des délicats de la Société de Bibliomanie

L'autre jour, je parlais de la correspondance de François Bosquet, l'Intendant du Languedoc, publiée à Moscou. En fouillant ma bibliothèque autour de ce futur évêque, j'ai retrouvé cette brochure de 1875 qui m'offre une dédicace facile au Bibliomane moderne ( http://le-bibliomane.blogspot.com/ ) .
Tombeau de François de Bosquet, évêque de Montpellier  



Bibliothèque des délicats 
Les titres parlent d'eux-mêmes.
Cette Société de Bibliomanie, qui publie une Bibliothèque des Délicats , série des curiosités languedociennes, collection de pièces rares ou exquises ne peut que nous ravir.
Société de Bibliomanie, Montpellier


Jacques Laussel, Tombeau de François de Bosquet
La plaquette est belle , sur un magnifique vergé BFK, marges format XXL, même si la couverture de mon exemplaire a un peu souffert du temps.
L'adresse est assez curieuse :
Montpellier
Imprimerie de la Société de Bibliomanie
Firmin et Cabirou, Editeurs
M DCCC LXXV
En fait, il y a inversion des rôles. Firmin et Cabirou est une imprimerie bien connue et très active à cette époque, et non une maison d'édition. Quant à la Société de Bibliomanie, s'attribuer une imprimerie est une douce rêverie.
Le texte lui-même, écrit à la mort de Bosquet en 1676 à l'adresse de son neveu et successeur sur le siège de Montpellier, Mgr Charles PRADEL est l'enchevêtrement confus d'un dithyrambe du défunt avec la flagornerie la plus éhontée du nouveau prélat. Jacques LAUSSEL était avocat au Parlement de Toulouse.
La préface est à la fois savante et un tantinet hagiographique.
C'est elle qui nous retiendra le plus, puisque, renseignements pris, la Société de Bibliomanie n'a jamais eu d'autre membre que M. J. d'Axilla, Bibliophile.
Et encore! J. D'Axilla n'est qu'un des pseudonymes  de l'archiviste départemental de l'Hérault qui signe aussi John Seeker et utilise de nombreux autres masques plus ou moins obscurs? Son vrai nom? Je pense que l'administration l'a connu sous le nom de Louis LACOUR. Le Dictionnaire de biographie héraultaise du regretté Pierre Clerc lui consacre une entrée à LA PIJARDIERE (Louis de La Cour de), né à Nantes en 1831, mort à Montpellier en 1891. Le musée de Rennes, auquel il a légué sa collection de tableaux, l'honore comme Louis Lacour de la Pijardière.
C'était un vrai bibliophile, qui a été membre de nombre d'associations d'amateurs de livres plus réelle que la Société de Bibliomanie (dont je ne connais que cette publication). Il a exhumé et publié une quantité étonnante  de manuscrits ou de pièces rares. Tous les historiens et bibliomanes de Languedoc lui en rendent grâce chaque jour.
Mais c'était un esprit inquiet. La devise de la Société de Bibliomanie est :
Les délicats sont malheureux
Rien ne saurait les satisfaire
Il se cachait sous un nombre encore à déterminer de pseudonymes,  mais, un peu mégalo, développait  en même temps son nom et les titres qui le suivaient dans certaines brochures, sans retenue ni vraisemblance. 
Loin donc de la modestie du simple "Bertrand", Bibliomane moderne.

10 octobre 2011

Les archives des intendants du Languedoc au 17e retrouvées et éditées à Moscou

Correspondance du Chancelier Séguier
Lettres et mémoires adressés au Chancelier P. Séguier (1633-1649)

 Voici un livre ni très vieux, il est de 1966, ni très beau, c'est une édition russe assez austère. Mais le seul exemplaire que j'ai repéré sur le net est celui de la BNF.

Son titre : Lettres et mémoires adresses au chancelier P. Seguier : 1633-1649 : vnutrennjaja politika francuzskogo absoljutizma.

Son auteur : Aleksandra Dmitrieva LUBLINSKAYA 


Editeur : Möskva ; Leningrad : Izdatel'stvo "Nauka, 1966.



Collection : Akademia nauk SSSP, Leningradskoe otdelenie instituta istorii : Documents pour servir à l'histoire de France au XVIIe s.


Ce n'est pas moi qui ait fait la translittération du russe. 

Le livre est relié toile d'éditeur , et a 404 pages, 27 cm.  

Correspondance de François Bosquet intendant du Languedoc

Il s'agit de la publication intégrale des 359 lettres reçues par le Chancelier Séguier des Intendants et des corps constitués de Languedoc, de Provence, et du Dauphiné.

Il complète l'édition des archives similaires conservées en France, faite par Roland Mousnier en 1964. 

Résumé par A. D. Lublinskaya

L'époque est troublée. Elle commence après la décapitation à Toulouse du duc  Henri II de Montmorency en 1632, et  se termine lorsque débute la Fronde, vers 1648-49. Entre les deux, des émeutes ont éclatées dans tout le royaume - et à Montpellier en 1645 - , Richelieu, puis Louis XIII sont morts, et Mazarin dirige la France. 

En Languedoc, après la révolte de Montmorency, le pouvoir s'appuiesur des Intendants, auquel il va tenter de donner le pouvoir absolu : ce sera fait sous LouisXIV avec l'Intendant Lamoignon de Basville. 

Pour l'heure, il y a deux intendants en Languedoc qui se partagent - se disputent - le pouvoir. Ce sont eux les plus gros correspondants. De Jean de Balthazard, l'histoire n'a retenu que des capacités limitées, et un caractère acariatre.

L'autre, François BOSQUET, est beaucoup plus intéressant, et comme il est un des amis personnels (et protégé) de SEGUIER, ses missives sont les plus riches. 

Lettres de François Bosquet et du maréchal Schomberg

François BOSQUET est né à Narbonne en 1605. Il fait des études dans l'un et l'autre droit (canon et civil) à Toulouse. Juge à Narbonne, il séjourne plus volontiers à Paris où il devient l'ami de PEIRESC et du Chancelier Séguier, ce qui lui vaut une nomination au Conseil d'Etat, des missions en Normandie, puis l'Intendance de Guyenne en 1641. IL est transféré à celle du Languedoc en 1642. 

C'est donc un des très hauts fonctionnaires de la couronne, un de nos énarques actuels.

Mais BOSQUET ne rêve que d'une chose : être évêque ! La chose se fait lorsqu'il succède à PLANTAVIT de la PAUSE à Lodève en 1648, puis lorsqu'il sera nommé au siège de Montpellier qu'il occupera de 1655 (en fait 1657 à cause de bisbilles papales), jusqu'à sa mort en 1676. 

La centaine de ses lettres publiées ici nous fait entrer dans les rouages d'une administration d'Ancien Régime, l'amitié de Bosquet et de Séguier permettant une certaite décontraction de la correspondance.
Il ne serait pas stupide de rééditer ce livre. Cela permettrait de traduire les notes et présentations en français, puisque, actuellement, seuls les textes des lettres le sont.

Notes, en russe, par Lublinskaya








9 octobre 2011

Bédarieux en folie au 18e siècle : un factum burlesque et hilarant

            Un factum est une brochure publiée au cours d'un procès pour défendre une des parties. Beaumarchais en a fait un genre littéraire grâce à ses démêles avec Kornmann.
Les factums sont généralement amphigouriques et rebutants, ce qui fait qu'ils sont largement sous-exploités par les historiens.
En voici pourtant un qui déclenche le sourire, voire le rire à chaque ligne. 
Ne nous en privons pas.
Bédarieux (Hérault) : Factum
L'histoire se passe à Bédarieux, dans l'Hérault, vers 1775 
Poussés à bout, les consuls se lâchent et déballent toutes les humiliations subies depuis des lustres à cause d'un petit juge local, le viguier Escalle.
Guillaume Escalle, quoique protestant, est l'ami et le protégé de l'abbé de Villemagne, seigneur justicier de Bédarieux. Il a été nommé consul vers 1765 dans des circonstances si bizarres que son élection a été cassée. Dès lors, sa vie se résume à sa consulophobie. 
Mais laissons dérouler le récit des consuls, par la voix de leur avocat Bessière :
* Escalle a la grosse tête :
Tel est le prestige de plusieurs qui sortent de la vie privée pour être admis dans le sanctuaire de la justice : ils confondent le faste avec la dignité; ils affectent en toute occasion de faire sentir la supériorité de leur état; tout, jusqu'à leur accueil, leur paraît devoir changer; ils imaginent que l'extérieur brillant est le véritable apanage des fonctions publiques…
*  Un nouveau Robinson Crusoe :
Bien moins par ambition que par légèreté, il entreprit le voyage de l’Amérique [que faire en Amérique, sinon s’enrichir? on sent bien que les Consuls ne comprendraient pas Châteaubriant].
S’il faut l’en croire, il échoua dans une Isle déserte où il fut réduit pendant dix neuf jours [c’est exactement 28 ans et 2 mois de moins que Robinson, qui est de 1719 en anglais et de 1720 en français] à appaiser sa faim avec des oiseaux qui se laissoient prendre à son gré [les chasseurs bédariciens savent que les grives ne tombent pas toutes rôties]  et sa soif avec leur sang, nouvelle espèce de boisson dont on lui doit la découverte [les consuls n'aiment pas les buveurs de sang]. 
Ramené par un Vaisseau que la providence lui ménagea, il revint dans sa patrie sans gloire comme sans profit. 
Il manquait à ce nouveau chrisologue d’endosser la robe d’Avocat… mais comme on n’acquiert point avec le titre d’avocat les talens nécessaires pour en exercer la profession, la pénurie de Clients l’engagea bien-tôt à solliciter la Viguerie, autant pour se venger du public qui lui reffusoit sa confiance que pour supplanter M. Pujol  son ancien ami qui avoit eu le malheur de lui déplaire. 
Les circonstances favorisèrent le succès de ce prétendant : la Seigneurie de Bédarrieux venoit d’être acquise à vil prix par un homme de la même religion qu’il professoit [l'abbé de Villemagne avait vendu sa seigneurie à un protestant] ; Il fut choisi pour Viguier sans étude comme sans expérience.
* Premières décisions scabreuses du nouveau Viguier :
Réveille avoit tué le père de sa maîtresse d’un coup de couteau, parce qu’il l’avoit battue, l’ayant trouvée avec lui contre sa défense … La procédure fut cassée [par Escale]… L’assassin a resté libre et impoursuivi. 
Rascol, cuisinier du Seigneur de Bédarrieux alors régnant avoit entrepris de donner un soufflet à une jeune fille, cousine germaine du sieur Charles Martel,  marchand fabricant.  Le délit étoit constaté par la Procédure, Me Escale la cassa sous la subtile distinction de feuille ou de feuillet [un vice de forme]. 
La conviction [culpabilité] de Vidal qui avoit tué Calmette étoit parfaite. Il ne fut décrété que d’ajournement personnel… 
Enfin les Officiers Municipaux furent frappés… de la mauvaise administration de la Justice, de la vente de la Seigneurie en faveur d’un Protestant, et de la nomination d’un Juge de la même Secte.  De plus, la suppression des Mairies donne entrée au chef de Justice dans les Assemblées de la Communauté [Enfin le morceau est laché : le Viguier protestant (et le seigneur) mettent le Consulat catholique sous leur coupe]
* Les consuls gagnent la 1ère manche :
Le 6 juin 1765… ils virent avec douleur la Religion Catholique… en danger d'être asservie à la Religion Protestante. Pour cela ils exhument la déclaration du Roi du 12 mai 1724 et les Ordonnances concernant la religion à Bédarrieux du 25 mars 1657, ainsi que l’Ordonnance de l'Intendant Barnage du 21 avril 1731. Conséquence : l'acquéreur de la seigneurie se désiste de ses droits de Justice qui retournent à l'Abbé de Villemagne. Le Viguier est démis de sa charge. M. Pujol est rétabli Juge.
* Escale, redevenu avocat, jette feu et flammes :
Certains Fabriquans se plaignaient des sieurs Fabregat au sujet de la teinture de leurs draps, Me Escale mendia l'avantage de faire valoir leurs plaintes… Il n'est point d'injure, point de calomnie qu'il ne vomit dans une Requête imprimée qu'il affecta de répandre à plaines mains… [mais il est désavoué par ses clients eux-mêmes qui trouvent que ça va trop loin]. 
En 1769, alors que Lasteules est premier Consul, la plainte du chapelier Sénaux au sujet de sa Capitation dégénère en attaques directes contre le Consul. Cette fois-ci, c’est Sénaux qui doit des excuses publiques ordonnées par l’Intendant. 
Enfin, Escale part s’établir à Béziers. Il s’y marie à une demoiselle qui sçait allier des grâces naturelles à la douceur d’un caractère heureux et sur-tout à une vertu solide. Le divorce est inévitable : Me Escale devint insuportable ; l’Epouse vraiment Catholique [lui ne l’est toujours pas devenu] le congédia, et il fut réduit à rejoindre sa patrie.
*  Retour funeste pour la Ville de Bédarrieux !
A cette époque, Me Pujol ayant fixé son séjour à Castres, la place de Viguier fut de nouveau l'objet de l'ambition de Me Escale ; il parvint à la satisfaire à la faveur d'un Certificat de Catholicité qu'il extorqua du Curé [beaucoup moins méfiant que les consuls, tout comme le curé de Béziers qui avait célébré le mariage, ou le seigneur-abbé de Villemagne. Dans leur croisade religieuse, les consuls ne sont pas suivis par l’Eglise].
Guillaume Escalle viguier de Bédarieux
-->
* L'apothéose baroque
Pour Noël 1768, les consuls obtiennent le droit de porter robe rouge et hermine. On installe  un banc d'apparat dans le chœur pour l’étalage que les Consuls devoient y faire des robes rouges que le Roi leur avoit accordées. 
Premier acte du nouveau Juge : un acte judiciaire sommant les Consuls de reculer leur Banc pour faire place à celui qu’il vouloit y mettre pour les Officiers de la Juridiction.. 
Pour détourner les yeux du public de ce spectacle nouveau, Escale provoque une scène risible d’autant plus choquante qu’elle a lieu le jour de Noël.
Là, il faut tout citer :
Me Escale n’ayant qu’une robe d’Avocat [témoin de la misère des fonctionnaires dans les zones rurales face aux consuls marchands et industriels] en décora l’Huissier, qu’il arma en même temps d’une baguette. Il endossa à son tour un manteau  d’Abbé : deux voiles de femme fort amples formèrent une cravate immense, terminée par deux grands nœuds qui descendoient presque au genou ; l’habit et le chapeau répondoient à l’élégance de sa parure ; et il eut soin de préparer dans une glace fidelle le maintien et la marche qui devoient en relever l’éclat.
             Ainsi harnaché, ce juge se rendit gravement à l’Eglise le jour de Noël, précédé de l’Huissier et de sa baguette, pour y occuper un prie-dieu couvert d’un tapis jaune, assorti d’un large carreau [coussin], et un grand fauteuil  de même couleur, où il se donna en représentation : … son affublement et la nouvelle décoration de l’Huissier attirèrent tous les regards ; ils ne pouvoient qu'éclipser par leur bizarrerie les robes rouges des Consuls  et ça, ça ne se pardonne pas.
           Une ordonnance du Sénéchal de Béziers du 3 juin 1769 interdit (trop tard) fauteuil et prie-dieu au Viguier et lui enjoint d’aller en habit décent.
           Le Noël suivant, c’est lors de la séance du Conseil renforcé qu’un nouvel incident oppose le Viguier au Sieur d’Abbes de Cabrerolles, conseiller politique… La scène fut si vive que toute l’Assemblée déserta [de crainte ou de mépris ?]  Encore une fois, le Parlement, le 23 mars 1770 obligera le Viguier à des excuses publiques. 
           Toute la municipalité est déstabilisée : personne ne veut plus prendre le risque de se faire élire : L’élection des Consuls, qui devoit se faire le premier janvier 1769 fut suspendue ; personne ne vouloit s’assembler. Les Officiers municipaux qui se trouvoient en place refusoient de continuer leurs fonctions. C’etoit assez pour les Citoyens de consacrer leur temps aux affaires publiques, sans être exposés à des discutions particulières vis-à-vis d’un Juge aussi révolté.  Cependant l’élection fut faite par la suite, pour faire cesser le désordre qui résultoit du défaut des Consuls.
           Comme le viguier doit recevoir les serments, il exige que la cérémonie se passe chez lui. Refus des consuls, qui ont gain de cause auprès du sénéchal. Quant à Fabrégat, élu premier consul en 1770, il refuse carrément de prêter serment et de faire aucune des fonctions de consul.
           En 1771, les électeurs pensent tourner la difficulté en nommant premier consul Me Benoît Escale, cousin du viguier. Ce fut une année calme.
             Mais cette paix ne fut pas durable. En 1772, les suffrages tombèrent sur le sieur de Lasteules pour le premier chaperon. Quoiqu’il fût un des plus capables de résister aux entreprises du Viguier, il suivit l’exemple du sieur Fabregat par les mêmes motifs. Ses collègues ne furent pas moins timides, et la Ville resta sans Consuls pendant près d’un an. 
             Cette carence des consuls laisse le champ libre à Escale :  
            En 1769, le même Officier donna(ordre) à la jeunesse pour l’accompagner à l’Eglise le jour de la fête locale avec les Violons. Fut-il plus flatté de la gloire de se montrer en spectacle à toute la Ville en affectant dans sa marche une gravité et une lenteur également risibles, que du plaisir d’entendre le son harmonieux des Instrumens ? (M. Escale est tout, du moins il veut l’être, Avocat, Littérateur, Politique, Musicien, joueur de Flutte)... Un appareil aussi pompeux que nouveau occasionna des indécences dans l’Eglise, et une querelle sérieuse entre les jeunes gens Catholiques, ceux faisant profession de la Religion prétendue réformée, et les gens Mariés. … Les trois chefs de l’escorte furent conduits aux prisons de Béziers où ils restèrent quinze jours Sans doute plus pour les bagarres que pour avoir escorté le juge. On se demande par ailleurs si les jeunes Protestants étaient dans l’Eglise. La phrase est volontairement ambiguë.
              Les consuls font à cette occasion preuve d'une mauvaise foi certaine : les Loix publiques du Royaume défendent d’ailleurs les danses, que les Violons annoncent… Ils invoquent même là dessus les Pères de l’Eglise. Or, ils semblent n'avoir jamais interdit les danses (heureusement).
* Un dernier événement va relancer l’histoire (les histoires, plutôt).
Me Escale obtint au Sénéchal de Béziers le 27 janvier de ladite année 1772 une Sentence qui ordonne :
1)   Qu’il sera invité aux feux de joye
2)    Que le jour de la fête du lieu, les Consuls, accompagnés de la Jeunesse et des Violons, iront le prendre avec la livrée Consulaire dans sa maison pour aller tous ensemble à l’Eglise.
3)   Qu’ils lui communiqueront en l’absence du Seigneur les ordres supérieurs concernant l’administration de la Police [est-il  vraiment extraordinaire qu’un Juge puisse connaître les lois?]
4)   Les Consuls sont condamnés aux trois quarts des dépens.
            Or, Le Sénéchal étoit notoirement incompétent pour connoitre de pareilles contestations que l’Intendant avait décidé de renvoyer au Conseil. En conséquence, le Syndic général de la Province poursuivit un arrêt  du Conseil du 7 août 1772 revêtu de Lettres-Patentes qui déclare nulle et comme non avenue la Sentence du Sénéchal de Béziers [beau conflit de juridictions], et ordonne que titres et mémoires seront remis à M. de Saint-Priest (l'Intendant du Languedoc) pour sur son avis être par Sa Majesté ordonné ce qu’il appartiendra, avec défenses aux parties de se pourvoir ailleurs… L’affaire remonte donc jusqu'au Roi.
            Le Juge lui-même a attendu huit mois pour rédiger son mémoire qui fait opposition au Syndic de la Province. C’est à ce mémoire que les Consuls répondent dans notre factum.
Le résultat de ce procès dépasse la compétence de l'amateur de factums.
 

-->

2 octobre 2011

Qui est le Fakir? D'où viennent ces citrons? Je dis tout

Tant pis, je balance. 
D'abord, le livre est trop beau, ensuite, qui croit-on tromper? 
Les Citrons. Gustave Roud. Fakir Presse
Les Citrons. 
Gustave Roud, Eugenio Montale
Jean-Gilles Badaire
Fakir Press
Ce qui se développe au colophon  :



Poème d'Eugenio Montale, traduit par Gustave Roud
Illustré par Jean-Gilles Badaire
Imprimé à Udaipaur 
à vingt-et-un exemplaires le 29 août 2002
Suivent, manuscrits au crayon, le numéro d'exemplaire (12) et la signature de Jean-Gilles Badaire

Le livre, en feuilles de 15,5 x 21,8 cm, a 24 pages.
Le titre est imprimé sur une étiquette collée sur la couverture rempliée.

On connait bien Montale, on connait bien Roud, on connait (et on aime) Jean-Gilles Badaire
Ses 3 gouaches originales pour cet exemplaire (ce sont des originaux, chaque exemplaire est donc différent) sont superbes : 
Jean-Gilles Badaire : Les Citrons

Jean-Gilles Badaire : Les Citrons (gouache)


On connait même Udaipur, Wikipedia aussi :

Udaipur (उदयपुर) est une ville d'Inde située dans l'État du Rajasthan, entourée par les lacs Pichola, Fateh Sagar et Swaroop Sagar. Située à 577 m d’altitude, elle compte 389 317 habitants au recensement de 2001.
La ménagerie du râja d'Udaipur est le lieu de naissance de la panthère Bagheera dans le Livre de la jungle de Rudyard Kipling, sous l’orthographe d'Oodeypore. La ville a servi de décor au Tigre du Bengale de Fritz Lang et à Octopussy de la série des James Bond.

Allez, va, écrivons tout haut ce que tout le monde pense.
Ce sont les belles et bonnes éditions Fata Morgana , de Montpellier, qui ont édité ce livre.
Je suis désolé d'avoir levé un anonymat auquel Bruno Roy tenait peut-être. Mais je suis heureux d'avoir ce livre sous mes yeux.

PRESENTATION du Bibliophile Languedocien

Bonjour

Je commence la publication de notes concernant des raretés bibliographiques du Languedoc, ou du Sud de la France.

http://bibliophilelanguedocien.blogspot.com/

ou sur votre moteur de recherche :  bibliophile languedocien

Cela concernera toute sorte de personnes : auteurs, éditeurs, imprimeurs, collectionneurs, lecteurs, possesseurs, relieurs, illustrateurs, etc...

et toute sorte de documents : imprimés, manuscrits, revues, brochures, affiches, gravures, pièces volantes et fugitives, , etc..

Il va de soi que mes notes, écrites en français, pourront tout aussi bien concerner l'occitan, voire le catalan.

Les dates iront, disons, du XVe au XXI e siècle.

L'aire géographique est celle que je connais le mieux et qui m'est le plus facile d'accès : le Languedoc, avec ses départements circumvoisins.
Mais pour l'occitan, pas de limites géographiques : des Alpes aux Pyrénées, du Massif Central à la mer...

En fait, il s'agit de mettre sur le net des choses soit inconnues, soit si peu connues que ça revient au même.

IL Y EN AURA DONC POUR TOUT LE MONDE ET LES LIMITES GEOGRAPHIQUES NE DOIVENT REBUTER PERSONNE.  Que les bibliophiles et bibliographes du nord se souviennent de leur devise : "Je suis bibliophile et rien de ce qui est bibliophile ne m'est étranger".

Le ton sera, malheureusement, plutôt sérieux, mais ne ressemblera pas à des travaux universitaires : si vous avez besoin de références supplémentaires, mon mail est à votre disposition.

Si vous avez la gentillesse de m'envoyer vos notes, elles seront toujours les bienvenues.  Tout comme vos observations, commentaires, questions et suggestions...


QUI JE SUIS?
D'abord, amasseur de livres depuis presque 50 ans...  Des vieux, des nouveaux, des petits, des gros, des français, des occitans...  Avec une prédilection pour ce qui n'intéresse (presque) personne.
J'ai édité des disques de rock à l'époque où ça ne se faisait (presque) pas sous le label Monsieur Vinyl Records.
J'ai édité des livres d'artistes (Editions Luis Casinada : entre autres, Joseph Delteil, Max Rouquette, François Dezeuze, Jean Cocteau, Bernard Teulon-Nouailles, Skimao, etc... avec des peintres comme Isabelle Marsala, Hervé Di Rosa, André-Pierre Arnal, Jean-Paul Bocaj, Daniel Dezeuze, Karen Thomas, etc...)
J'ai travaillé, et souvent édité, des correspondances : celles de Frédéric Bazille ou de l'Abbé Fabre, celle de Jean Joseph Surin aussi...
J'ai été, pendant plus de 20 ans, chargé des fonds et des achats de livres et documents régionaux à la Médiathèque de Montpellier.
Je suis membre indigne de quelques sociétés plus savantes que moi : Sté Archéologique de Montpellier ;  Entente Bibliophile ; Sté Archéologique de Béziers ; Amistats Max Rouquette...




Guy Barral
15 rue Auguste COMTE
34000-MONTPELLIER
04 67 92 13 19
06 82 03 25 39
barral.guy@neuf.fr

1 octobre 2011

Sur quoi écrivait un félibre occitan en 1913 ou vision sur les corsets féminins

          Paul ALBAREL (1873-1929) est un félibre (en gros : écrivain occitan post-mistralien) audois bien connu. Médecin, membre de la Commission archéologique de Narbonne, il fonde la revue : La CIGALO NARBOUNESO en 1911.
          J'ai en main une petite brochure du Corset Idéal, à Narbonne, sur laquelle il a brouillonné au crayon ses poèmes de voeux pour 1913. 


Le Corset Idéal, Narbonne (Aude)

          Mais quelques images feront plus d'effet qu'un plat discours : 


Manuscrit de Paul Albarel
Le Corset Idéal. Le Doctoral


Manuscrit de Paul Albarel (Narbonne)

             On a brouillons que l'on aime.
  
            Mais que dit-il?
            J'avoue que le déchifrage du texte est un peu laborieux : mal écrit, au crayon sur du papier glacé, un peu effacé... Voici un essai (avec les hésitations "indéchiffrables") d'un de ces textes : 

Boli per aceste an te manda ma poutingo
En labomen dins ma chiringo.
Ame 'l folon ei trissat dur
Ei trissat, retrissat sans cagno
L'erbo del païs de Caucagno
Que dono plasès e bounur;
Un bousi de fiche de lèbre
Que d'après de bielhs escrits
Rousigats as cantous, garits
Del raumatism, e de la febre,
Un pauc d'edro, un rougnou de pat
Per te beire un jour arrapat
A la pel d'uno joubenetto,
Un iou de poul tout fres poundut
Que ranfourtits les bras tenduts
tres pels de barbo de covent (?)
Countro la jaunisso; l'uilo... (fin du morceau)

Ce qui peut se traduire par : 

Je veux pour cette année t'envoyer mon remède
En lavement dans ma seringue [Je vous ai dit qu'Albarel était médecin]
Au pilon, j'ai trituré dur
Triburé et retrituré sans flemme
L'herbe du pays de Cocagne
Qui donne plaisir et bonheur;
Un chouillat de foutre de lièvre
Qui d'après des vieux écrits
Rongés aux coins, guérit
Du rhumatisme et de la fièvre;
Un peu de lierre et un rognon de tique
Pour te voir un jour accroché
A la peau d'une jouvencelle;
Un oeuf de poule tout frais pondu
Que renforce les bras tendus [Il était peut-être aussi sexologue?]
Trois poils de barbe de (couvent?)
Contre la jaunisse; l'huile... 

            Il ne me reste plus à vous dire que le nom des corsets : Annette - Corinne - Irène - Bérénice - Nora - Le Doctoral (c'est le plus mystérieux) - Joconde - Eglé - Sport - Dorine - Inès - et Patricia

            Ah! Pour les gens de Perpignan, il y a une succursale 3 Place de la République!




Petit et moche, mais unique : un livre inconnu du premier imprimeur de Nîmes

Je viens d'acheter un livre qui n'a pas beaucoup d'atouts pour lui.
La page de titre - ce qu'il en reste - a été remontée sur papier blanc sans beaucoup de soins. 

Sébastien Jaquy (Nîmes) Formulaire des lettres

Le relieur semble avoir voulu économiser son cuir, une basane 17e, au maximum en jouant du massicot à tour de bras. Aucune marge ne dépasse 2 mm., et beaucoup de lettres ont frôlé le couperet d'un poil. On imagine le massacre dans la pagination et les signatures! 
Il est vrai que l'imprimeur avait donné l'exemple. L'imposition (in-16, 236 p) est si étriquée qu'au niveau du dos, la couture a du mal à laisser lire l'extrémité des lignes. Même d'aussi mauvaise qualité que celui-lài, on a voulu économiser le papier à tout prix.

Ce livre est un modèle de mesquinerie et de lésine, puisque même l'encre a été rationnée. L'impression est au mieux grisâtre, et parfois si pâle qu'un utilisateur (je n'ose penser à un remords de l'imprimeur) a repassé quelques lettres à la plume.

Pourtant, la reliure a été voulue solide. Certes, c'est une simple basane, mais les coutures sont serrées, le carton des plats est d'une épaisseur remarquable, et si quelques galeries de vers affectent le dos, les coiffes, les mors et les coins ont tenu bon.
Ce livre n'est pas un livre décoratif, c'est un usuel destiné à servir à des praticiens du droit. 

Nîmes 1613 Formulaire de lettres

 
Bon maintenant que j'ai décrit mon laideron, il me reste à justifier mon achat coup de cœur.

Sa page de titre est alambiquée :

Formulaire des lettres qui se despechent ez cours de Nismes.
Tant de Monsieur le Seneschal du siège présidial que ordinaire et convenans royaux dudict Nismes
Edition sixième
En la quatorzième page est le privilège et après suivant la rubrique.
A Nismes, par les hoirs de Sébastien Jaquy

La date a (sans doute) sauté à la reliure, mais nous verrons qu'elle ne peut être que 1613.
Il n'y a pas d'auteur, mais pour nous, cette compilation est l'œuvre de  l'imprimeur-éditeur.

On s'étonne d'une indication si  ostentatoire du privilège. Filons donc vite p. 14. Le privilège est attribué pour 6 ans à Sébastien JAQUY, imprimeur de la ville de Nismes, et daté du 3 octobre 1607.
"Et après…", c'est à dire page 15, se trouve une Continuation du privilège du Roy accordée le 18 aoust 1613 à  Marie NEGRE, relaissée et héritière de feu Sébastien Jaquy, pour 3 ans à compter du 3 octobre 1612.

Imprimerie Sébastien Jaquy Nîmes 1613

Ceci nous incite à chercher un peu qui était feu Sébastien JAQUY.
Il est né à Chanucle, diocèse d'Embrun, en Dauphiné,  au milieu des années 1550. Il est fils d'un notaire royal (c'est pour ça que nous lui attribuons ce formulaire d'écritures juridiques). Il fait son apprentissage d'imprimeur à Lyon, puis, informé que les Consuls cherchent un imprimeur, s'établit à Nîmes en 1578. Il y imprime un livre de chirurgie (au titre assez bizarre) :  "Questionnaire des tumeurs contre nature" à titre d'examen de capacité.
Les Consuls, satisfaits, lui font un pont d'or pour le fixer à Nîmes. Souvenons-nous qu'à cette époque, et pour 20 ans encore, ni Montpellier, ni Marseille ne possèdent d'imprimerie. Supplanter ces rivales coûte à la ville 80 écus d'or, plus une maison assez vaste pour servir de maison et d'atelier. Mieux, on l'exempte "sa vie durant" de tailles et charges. Deux libraires, Antoine Goset et César Lucquet sont témoins du contrat le 24 février 1579.
Il commande aussitôt plusieurs "fontes" à Lyon : 40 000 lettres en Athanase, 50 000 en Garamond, 6 000 en Palladine, plus un alphabet de "lettres grises" (lettrines) et 12 livres de vignettes (fleurons ou autres ornements typographiques)  en fonte.
Le 10 décembre de ma même année, il épouse Isabelle Hébrard, fille d'un "hoste" (hôtelier) de la ville.
Les affaires marchent assez bien jusqu'à ce jour du 8 mai 1590 où, coupable d'un meurtre, il s'enfuit à toutes jambes. Il ne lui faut qu'un an et demi pour obtenir d'Henri IV des "lettres de grâce" (d'amnistie). Il revient à Nîmes et le 25 décembre 1591 exprime sa grande contrition de cœur devant le Consistoire (protestant) de Nîmes.
Mais entre temps, les consuls ont fait venir de Lyon un nouvel imprimeur nommé Malignan avec qui il faut désormais composer.
Nous savons qu'il se remarie ensuite avec Marie Nègre (notre "relaissée et héritière") et qu'il meurt le 21 mars 1612.
Albert PUECH, dans une communication à l'Académie de Nîmes publiée en 1883 recense, tout compris (livres , opuscules ou placards) 23 productions de JAQUY.
Louis DESGRAVES, dans la Bibliotheca aureliana (tome 97, 1983), en énumère, pour le 17e siècle seulement, 13. Le dernier  est une Défense de la vérité catholique, et troisième anti-jésuite, livre protestant de Jean de Serres, le frère d'Olivier, daté de 1610.
Aucun des deux ne fait mention de la veuve.
Il semble que celle-ci ait cédé, vers 1613 ou 1614, l'imprimerie à Jean Vagvenar qui meurt en 1624.
Aucun des deux ne connaît notre livre, qui manque à la Bibliothèque de Nîmes ou de Montpellier, à la BNF, et est absent du Catalogue Collectif de France. 


Est-ce un grand manque? A chacun de juger. Deux ou trois autres éditions (sur au moins 7) existent encore, pour ceux qui seraient en manque de formulaires administratifs.

Pour les autres, eh bien, disons qu'il y a toujours une émotion certaine à découvrir un UNICA (exemplaire réputé unique, seul vestige d'une édition disparue, mangée par le fil du temps), et, dans ce cas précis, un IMPRIMEUR INCONNU (la veuve JAQUY), et donc un petit bout de l'histoire de Nîmes.